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lundi 30 janvier 2017

Vivre en 1984



C’était une journée d’avril froide et claire. Les horloges sonnaient treize heures. Winston Smith, le menton rentré dans le cou, s’efforçait d’éviter le vent mauvais. Il passa rapidement la porte vitrée du bloc des « Maisons de la Victoire », pas assez rapidement cependant pour empêcher que s’engouffre en même temps que lui un tourbillon de poussière et de sable.
Le hall sentait le chou cuit et le vieux tapis. À l’une de ses extrémités, une affiche de couleur, trop vaste pour ce déploiement intérieur, était clouée au mur. Elle représentait simplement un énorme visage, large de plus d’un mètre : le visage d’un homme d’environ quarante-cinq ans, à l’épaisse moustache noire, aux traits accentués et beaux.
Winston se dirigea vers l’escalier. Il était inutile d’essayer de prendre l’ascenseur. Même aux meilleures époques, il fonctionnait rarement. Actuellement, d’ailleurs, le courant électrique était coupé dans la journée. C’était une des mesures d’économie prises en vue de la Semaine de la Haine.
Son appartement était au septième. Winston, qui avait trente-neuf ans et souffrait d’un ulcère variqueux au-dessus de la cheville droite, montait lentement. Il s’arrêta plusieurs fois en chemin pour se reposer. À chaque palier, sur une affiche collée au mur, face à la cage de l’ascenseur, l’énorme visage vous fixait du regard. C’était un de ces portraits arrangés de telle sorte que les yeux semblent suivre celui qui passe. Une légende, sous le portrait, disait : BIG BROTHER VOUS REGARDE.


Ces premières lignes du célèbre roman de George Orwell, écrit en 1948, font frémir aujourd'hui plus que jamais. L'ensemble du livre semble prendre une tournure très contemporaine, aux États-Unis plus qu'ailleurs, si l'on en croit le hit-parade des ventes américaines qui vient de voir 1984 se hisser à la première place.

Pour rappel, au cours d'une émission de télévision diffusée sur NBC, la conseillère de Donald Trump, Kellyanne Conway, a évoqué le concept de " faits alternatifs" pour qualifier les propos du porte-parole de la Maison Blanche défendant la veille une contre-vérité grossière (l'investiture de Donald Trump aurait été « la plus grande en termes d’audience »). Le porte-parole a également déclaré que « parfois nous pouvons être en désaccord avec les faits ».

L'administration Trump pratique donc le « novlangue » (Newspeak), soit l’instrument du pouvoir omnipotent du roman dystopique d'Orwell décrivant un futur où le Parti règne sur l’Océania en réinventant une grammaire et un vocabulaire nouveaux, qui rendent impossibles la pensée critique et les idées politiques « non orthodoxes ».

La BiLA vous invite à (re)découvrir de manière urgente ce roman essentiel et à prolonger votre réflexion critique grâce à une série d'études sur l'oeuvre de George Orwell.




dimanche 23 mars 2014

Le crime était presque parfait au cinéma Sauvenière ce 25 mars

Ce mardi 25 mars, le cinéma Sauvenière (http://www.grignoux.be) proposera une projection de Le crime était presque parfait, d'Alfred Hitchcock. L'originalité ? Le film sera présenté dans sa formule 3D, comme à sa sortie en 1955 !



Bien qu'Hitchcock ait toujours revendiqué ce film comme une oeuvre mineure, un film de commande pour boucler un contrat liant le cinéaste à la Warner, Le crime était presque parfait (Dial M for Murder en version originale) reste pourtant l'un des fleurons de la filmographie du cinéaste. D'une part, il s'agit d'un exercice de style remarquable alliant essais technologiques (les fameux plans pensés en relief, procédé nouveau à l'époque) et huis-clos quasi permanent. Surtout, Hitchcock s'amuse à s'essayer au film bavard, l'action étant finalement peu présente (mais bougrement efficace lors de l'agression de Grace Kelly) et laissant place aux bavardages longs et ininterrompus. Le tour de force d'Hitchcock est de rendre Dial M for Murder captivant malgré ses mots, notamment lors de la description minutieuse du plan d'assassinat.

Pourtant, l'intérêt du film réside moins dans la démonstration du savoir-faire du cinéaste que dans le personnage de Ray Milland. Rarement chez Hitchcock le méchant du film aura été aussi séduisant, être machiavélique par essence mais doué d'une intelligence et d'une finesse peu commune. Le manichéisme n'a jamais totalement eu sa place chez Hitchcock, même dans ses films les plus hollywoodiens, et Dial M for Murder pousse le jeu de l'ambivalence dans ses retranchements tant la fascination voire la compassion que suscite Tony Wendice provoque un certain malaise chez le spectateur. Marionnettiste tenant son audience au bout de ses fils, Hitchcock démontre la toute puissance de son cinéma en restant dans l'ombre, et offre avec ce film (l'un des plus connus du cinéaste) une étape fondamentale du récit policier contemporain où les bad guy séduisent davantage que la justice.

Pour conclure, voici un petit extrait de l'entretien du Maître du suspens avec François Truffaut, l'un de ses plus fervents admirateurs :

F.T. : Ce film présente l'intérêt d'avoir été tourné pour le relief Polaroïd, système binoculaire. Malheureusement, en France, nous ne l'avons vu qu'en plat, car, par pure paresse, les directeurs de cinéma ne voulaient pas distribuer les lunettes à l'entrée des salles.
A.H. : L'impression de relief étant donnée surtout dans les prises de vues en contre-plongée, j'avais fait aménager une fosse pour que la caméra soit souvent au niveau du plancher. A part cela, il y avait peu d'effets directement fondés sur le relief.
F.T. : Un effet avec un lustre, avec un vase de fleurs et surtout avec des ciseaux.
A.H. : Oui, quand Grace Kelly cherche une arme pour se défendre, et puis un effet avec la clé du verrou, c'est tout.
F.T. : A part cela, c'est très fidèle à la pièce ?
A.H. : Oui, car j'ai une théorie sur les films tirés de pièces de théâtre, et je l'appliquais même au temps du cinéma muet. Beaucoup de cinéastes prennent une pièce de théâtre et disent : « Je vais en faire un film », et ensuite ils se livrent à ce qu'ils appellent le « développement », qui consiste à détruire l'unité de lieu en sortant du décor.
F.T. : En français, on appelle ça « aérer » la pièce.
A.H. : Voilà généralement l'opération ; dans la pièce, un personnage arrive de l'extérieur et il est venu en taxi ; alors, dans le film, les cinéastes en question vous montrent l'arrivée du taxi, les personnages qui sortent, du taxi, qui règlent la course, qui montent l'escalier, frappent à la porte, entrent dans la chambre. A ce moment vient une longue scène qui existe dans la pièce et, si un personnage raconte un voyage, ils saisissent l'occasion de nous le montrer par un flash-back, ils oublient ainsi que la qualité fondamentale de la pièce réside dans sa concentration.

(François TRUFFAUT, Hitchcock/Truffaut, Ramsay Poche Cinéma, 1983)

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Envie d'en savoir plus ? Retrouvez plus d'une trentaine d'ouvrages dédiés au maître (dont le Hitchcock/Truffaut) à la

BiLA, Bibliothèque des Littératures d'Aventures
106 Voie de l'Air Pur
4052 Beaufays

A moins que vous n'ayez trop peur ?